TRADITION ET LEGITIMITE SYRO-GALLICANES

 

La Petite Eglise Apostolique Vieille Catholique est une église chrétienne de tradition syro-gallicane. Aussi, avons-nous cru bon d'exposer ici, brièvement, les origines et le pourquoi de l'existence de cette tradition bien particulière, mais aussi surreprésentée dans le monde des églises non-canoniques. Il nous faut pour cela évoquer, non sans émotion, la figure éminente de feu Mar Timotheos Ier, nomen syriaque de Mgr Joseph-René VILATTE (1854-1929).

Monseigneur Joseph-René VILATTE est né à Paris en 1854 et est mort en 1929 à Versailles. Sa vie fut tumultueuse, mouvementée, et sa personnalité charismatique lui valut d’être honoré comme un saint par les uns et honni par les autres. Tout ce qu’il fit découle de son refus de l’infaillibilité pontificale. En Amérique comme en Europe, il fut en rapport avec les “Vieux Catholiques”. En France, ce fut avec les communautés gallicanes. Ce qui nous importe ici, c’est qu’il fut consacré archevêque et métropolite pour un archidiocèse d’Amérique par trois évêques de l’Église d’Antioche, celle des Syriaques orthodoxes, le 29 mai 1892 en application d’une Bulle émise le 29 décembre 1891 par Sa Sainteté IGNACE PIERRE III, cent seizième patriarche d’Antioche entre 1872 et 1894 après avoir été élu par le synode de son Église.

Cette consécration est indiscutablement canonique et elle fut reconnue, le 6 juillet 1925 par la nonciature de Paris, après que Monseigneur VILATTE ait été reçu dans la communion de Rome, le 1er juin 1925.

Les pièces ci dessous en attestent. Elles n’ont jamais été contestées ni par l’Église Romaine ni par les adversaires américains de Monseigneur VILATTE.

À partir de 1895, Monseigneur VILATTE consacra des évêques ; à leur tour, ces évêques en ont consacré d’autres… Mor IVANIOS GABRIEL, évêque de Saint-Martin d'Antioche, expose :

On doit rappeler que la consécration épiscopale donne au nouveau prélat deux pouvoirs distincts : celui d’ordre et celui de juridiction. Le premier vient directement du Christ : il est immédiat et inaliénable. L’Église romaine elle-même le reconnaît. Le Concile du Vatican déclare que les évêques ne sont pas les vicaires du pape : placés par le Saint-Esprit comme successeurs des Apôtres, ils gouvernent comme vrais pasteurs, le troupeau qui leur est échu. LEON XIII, dans l’Encyclique Satis Cognitum du 29 juin 1896, précise qu’ils possèdent une autorité qui leur est propre, et qu’ils portent en toute vérité le nom de prélats ordinaires des peuples qu’ils gouvernent.

Le second pouvoir, celui de juridiction, est tout naturellement attaché au premier, puisque les évêques sont destinés au gouvernement de l’Église. Mais il peut toutefois se faire qu’un évêque n’ait pas d’Église : par exemple, un évêque titulaire, un évêque démissionnaire, un évêque déposé : ceux-ci auront bien pouvoir d’ordre sans pouvoir de juridiction, de même telle église peut avoir un chef dépourvu de caractère épiscopal : vicaire apostolique, vicaire capitulaire, évêque nommé ayant pris possession de son siège avant d’avoir reçu la consécration : ceux-là auront bien pouvoir de juridiction sans pouvoir d’ordre. On en arrive ainsi à envisager, dans le cas extrême, la permanence du pouvoir d’ordre dans la privation du pouvoir de juridiction, en d’autres termes, la possibilité de la transmission réelle de l’apostolicité dans l’hétérodoxie, et la validité de l’ordre en dehors de toute licéité de juridiction.”

Ivan Drouet de la Thibauderie, Eglises et Evêques catholiques non romains, Dervy, Paris (1962).

Mais, auparavant, il avait écrit :

C’est dans la perspective du mystère de l’Incarnation que se place la tradition johannique. Le Verbe de vie s’est fait chair, et l’homme a pu le voir, l’entendre, le toucher. La vie éternelle qui était auprès du Père s’étant manifestée, c’est à ce mystère d’Incarnation qu’il faut que les hommes adhèrent pour être unis entre eux et au Père et à son fils Jésus-Christ.

C’est pourquoi dans chaque cité le rassemblement dans l’unité des enfants de Dieu se cristallise autour d’un responsable comme autour d’une image de cette vivante unité, afin que cette unité, bien que mystique, soit cependant incarnée et ne risque pas de s’évanouir dans un rêve idéaliste sans consistance. Mais cette image n’aura de réalité au sens de l’optique scientifique qu’autant qu’elle reflétera l’Église : sans l’Église, l’évêque disparaît.”

Clairement, Monseigneur VILATTE tenant ses pouvoirs de l’EGLISE JACOBITE, c’est la tradition de cette dernière qui s’impose et non celle des Églises Orthodoxes de la mouvance chalcédonienne. De ce fait, la validité de la transmission apostolique par Monseigneur VILATTE et par ses successeurs, acceptée avec réticence par l’Église Romaine, absolument niée par les Églises Orthodoxes chalcédoniennes, doit être évaluée en fonction de la tradition syriaque orthodoxe.

Or, celle-ci est différente des deux autres :

Dans l’Église syrienne, l’épiscopat est le plus haut degré de sacerdoce qui existe dans le Peuple de Dieu. Il est appelé, comme on vient de le voir «la principauté du sacerdoce». Le nouvel évêque qui, en principe est élu par sa Communauté, sera salué par celle-ci, lors de son intronisation, comme le chef des prêtres. Elle voit en lui, à l’exemple de Simon Pierre, son apôtre, son prophète, son docteur, son pasteur et son pontife. Ceci montre à la fois son pouvoir et sa responsabilité en tant que chef suprême de cette grande Famille de Dieu qu’est son éparchie. Mais d’où le nouvel évêque tire t-il cette fonction ecclésiale ? Sans doute de l’Esprit, auteur et source de ce don. Certes l’Esprit agit par des moyens : ainsi le collège des évêques réunis sous la présidence du patriarche choisira collégialement le nouvel évêque. Mais d’après les textes liturgiques, l’Église a vraiment conscience que ceux-ci sont les porte-parole de l’Esprit «qui a parlé par les prophètes, les Apôtres et parle par toute l’Église». C’est pourquoi lorsque le patriarche proclame, au début de la liturgie du sacre devant tous les fidèles présents, le choix secret effectué sous l’action de l’Esprit, il ne dit pas au futur évêque: «Nous, patriarche et évêques, t’appelons pour que tu deviennes métropolite de tel lieu.» Mais profondément conscient de l’intervention du Paraclet dans ce choix collégial, il s’agenouille (tous les évêques font de même) devant le nouvel élu et lui dit à haute voix : «L’Esprit Saint t’appelle pour que tu deviennes métropolite (ou évêque) de tel lieu». Cela souligne la présence de l’Esprit au sein du collège des pontifes et dans l’Église. Il est là comme le chef régulateur de la Hiérarchie afin de désigner un nouveau pasteur pour le Peuple de Dieu.”

Emmanuel Pataq Siman, L’expérience de l’Esprit par l’Église d’après la Tradition Syrienne d’Antioche, Beauchesne, Paris (1971), pp. 152 et 153.

Or nous savons que Monseigneur VILATTE, avant d’être consacré à Ceylan, avait été élu par le synode de Duval, le 16 novembre 1889. Cela règle donc définitivement son cas. Il est clair que les communautés qu’ils avaient en charge, si réduites soient-elles, ont ratifié leur élection.

Il faut encore tenir compte des persécutions. L’Église Syrienne Orthodoxe en a subi plus que son compte : après celle des Byzantins, vinrent celles des Musulmans arabes et, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, celle, ô combien sanglante, des Turcs. Les Églises chrétiennes “indépendantes” ne furent pas épargnées, ni par Rome, ni par les Anglicans. Le comportement de Monseigneur VILATTE et de ses successeurs évoque alors l’épopée de SAINT JACQUES BARADEE, de qui les communautés jacobites tirent leur nom.

En 518, SAINT SEVERE D'ANTIOCHE (Moran MOR SEVERIOS), qui n’était pas le moins du monde “monophysite ”, fut exilé par l’empereur Justinien et un chalcédonien, PAUL LE JUIF, nommé par Constantinople en violation de tous les canons. Par solidarité chrétienne, un peu, par anti-byzantinisme, surtout, le patriarche monophysite d’Alexandrie, Théodose, consacra un Syrien de pure tradition “non chalcédonienne”, JACQUES BARADEE, en tant qu’évêque d’Édesse. Celui-ci, dûment mandaté par le patriarche légitime, SERGE DE TELLA, vivant comme un mendiant parmi les tribus Ghassanides, clandestinement, consacra de très nombreux évêques et ordonna des prêtres, le plus souvent en dehors des spécifications canoniques.

C’est donc la filiation syrienne orthodoxe qui donne toute leur valeur aux consécrations épiscopales des successeurs de Monseigneur VILATTE. C’est ce qu’avait compris Mor IVANIOS GABRIEL qui fut consacré en 1956 .

Il reste donc un point à éclaircir : pourquoi les relations avec Antioche ont-elles cessé ? En ce qui concerne les successeurs de Monseigneur VILATTE, les choses sont claires : ils furent pour la plupart des Catholiques Romains ou des Orthodoxes chalcédoniens dissidents. Pour eux, soucieux d’éviter à leurs communautés le destin de la PETITE EGLISE, ils virent en VILATTE la possibilité de pourvoir à la tradition paulinienne, caractérisée par SAINT AUGUSTIN, et qui marque le catholicisme occidental (latin) au contraire de la tradition johannique, illustrée par SAINT CYPRIEN et qui explique la position de l'orthodoxie orientale. Ces communautés veillèrent donc finalement du mieux qu'elles purent à la “continuité apostolique”.

LA PETITE EGLISE, du nom du groupe des protestataires opposés au Concordat de 1801 en raison du nouveau découpage des évêchés, de la réduction du nombre des fêtes chômées et des nouvelles lois sur le mariage, comptait plus de simples fidèles que d’évêques. Deux seulement des évêques protestataires prirent une part active au schisme mais ne procédèrent pas à des consécrations épiscopales. Après quelques dizaines d’années, privée de prêtres par défection ou par mort naturelle, la PETITE EGLISE s’étiola, ne devant sa survie qu’à quelques laïcs assurant l’enseignement religieux et un culte sans messe. La famille VILATTE, d'origine angevine, était du nombre de ces fidèles obstinés, dont il existe encore de nos jours quelques groupes dans la région lyonnaise et dans le Poitou.

Il n'en fallut pas plus aux yeux des détracteurs de Mgr VILATTE pour ne voir dans sa démarche vers Antioche qu’un expédient lui permettant d’être consacré après son élection par le synode de Duval. Les choses sont certainement plus complexes. Au Moyen-Orient, l’Église Syriaque Orthodoxe vit, successivement, une crise et un cauchemar. Le Patriarche IGNACE PIERRE III meurt en 1894 et son successeur, IGNACE ABDUL MASIH II, pris dans un réseau d’intrigues et de trahison, est déposé en 1905. Puis vient la guerre. L’Empire Ottoman s’effondre et, parallèlement au génocide des Arméniens et des Pontiques, se produit le massacre des Syriaques, le tiers des fidèles de Diyarbakir, Kharput, Mardin, Tur Abdin et Urfa. La guerre finie, l’Église Syriaque Orthodoxe doit lutter pour sa propre survie et celle de ses fidèles. Ceux d'entre eux qui résident en Turquie sont persécutés au point qu’en 1924, plus de trente mille doivent se réfugier à Alep. En France, de 1907 à 1908, Monseigneur VILATTE se bat pour la survie des Églises Catholiques non romaines puis retourne en Amérique pour mener un combat identique. En 1923, il démissionne de ses fonctions américaines et se retire en France où il mourra, 6 ans plus tard, "réconcilié" avec Rome.

Il est clair que l’interruption des relations entre Antioche et Monseigneur VILATTE a été causée par une série d’événements et de tragédies touchant à la fois l’Église et le Prélat, sans que l’on puisse en accuser ni l’une ni l’autre. Rappelons que Mor IVANIOS GABRIEL, ordonné prêtre en 1952, fut élevé à l’épiscopat en 1956 par Mar PETROS (1872-1963), Primat de l'Eglise Catholique Orthodoxe Apostolique. Jusqu’à sa mort, en 1994, il œuvra dans le sens d’un retour vers la tradition syriaque orthodoxe, notamment en remettant en usage la liturgie de Saint-Jacques de Jérusalem, mère de toutes les liturgies, toujours pratiquée par le patriarcat syrien d’Antioche.

S.E. Monseigneur Raphaël-Marie